L’histoire du livre

Kinésithérapie Intimes regards

Pendant un an, jour après jour, Philippe et moi avons vécu une aventure formidable.

Avec ses mots Philippe, retrace l’ambiance dans laquelle se sont déroulées les prises de vue…douze mois après sa sortie, retour intime sur le livre :

Son regard semble inquiet, l’endroit est pourtant joliment décoré, il y a beaucoup d’autres enfants de tous âges et leurs visages renvoient à la sérénité, peut-être vient-il pour la première fois ? Mon acolyte Martial et moi-même attendions l’ouverture de ce cabinet de kinésithérapie Angevin spécialisé dans l’accueil des enfants. Depuis quelques minutes, le calme plat régnait et en quelques instants alors que je n’ai pas encore eu l’occasion de poser mon sac photo la salle d’attente est remplie. Benoit nous confirme que nous pouvons photographier les trois professionnels en action ce jour ainsi que les enfants pris en charge, les parents signent déjà  les autorisations de parutions. Boitier en main, je glisse en mode noir & blanc et j’observe. Il y a bien eu cette toute première séance vers la fin du mois d’aout ou nous avons photographié trois kinés en action en extérieur en lumière du jour comme on dit dans mon jargon. La prise de vue hors murs enlève toute pression ou presque, à la fois au modèle mais aussi au photographe. Ici, l’endroit, aussi joli soit-il, renvoie aux soins et au questionnement…

Son regard semble inquiet, Il doit avoir quatre ans, peut-être vient-il pour la première fois ? Dés qu’il est pris en charge, un jeu s’instaure entre la kiné et lui, son visage s’éclaire, celui de sa jeune maman aussi. Les gestes que j’observe sont très précis mais ils m’échappent, je ne les comprends pas. Le regard insistant de Martial sur une action m’indique que le geste est à photographier puis de l’insistance de son regard on passe à un hochement de tête, une bouche qui s’ouvre en grand sans rien emmètre et des yeux qui montent au ciel. Il sait, lui qui est kiné depuis toujours, que le geste du soignant est beau et qu’il est parfaitement exécuté. Alors je « shoote » ce geste qui parait encore banal à mes yeux, tout en cherchant à m’accommoder de l’exigüité de la pièce et à avoir une image esthétique empreinte de belles lumières. A défaut du geste, ce que je ressens profondément, c’est le lien qui unit maintenant cette kiné et ce gamin. La prise de vue devient presque facile, ce duo me donne de la matière c’est cela, je le ressens, c’est cela qui va construire mes images. Après que le petit garçon soit ressorti tout sourire avec sa maman, après quelques instants de réflexion, je m’étonne de me faire ce constat quant au lien entre patient et soignant. Pourquoi cette surprise, après tout il s’agit bien là de notre démarche initiale, celle-là même de montrer le fondement humanitaire de cette profession. Oui c’est bien cela, sauf que de la théorie  encore impalpable du projet je viens de vivre un événement factuel bien plus pragmatique que toutes les hypothèses envisagées.

Je sais où je vais, ce que je dois photographier, il faudra juste que je me nourrisse de ces échanges sans interférer. Petit débriefing de cette séance qui a tout de même duré trois heures durant lesquelles nous avons dû photographier une dizaine d’enfants. J’en reviens à ce geste pour lequel Martial avait tant insisté de ses mimiques pour que je déclenche, je lui demande  alors c’était parfaitement exécuté ? Il rétorque avec des yeux encore pétillants « non, non !…là on était dans l’excellence ».

« Au travers de mon viseur, elle semble m’implorer de faire quelque chose pour que cela cesse… »

C’est un cabinet comme il en existe pléthore sur notre territoire, celui-ci est quasiment neuf et se distingue par sa grande salle de rééducation qui tient presque de la salle de sport de par son format. Autour une demi douzaine de petites salles de travail avec quantité de matériel simple aux yeux du néophyte que j’incarne (ballons, appareillages de traction, espalier, trampoline etc.….) des bizarreries aussi, c’est quoi cet engin ? Un goniomètre, et ça ? Un dynamomètre me répond mon binôme. Ah d’accord ! Mais la leçon s’arrête là car nos modèles du jour sont arrivés. Il s’agit d’une petite d’environ un an qui est encombrée des bronches et qui vient faire de la kiné respiratoire. Le kiné une bonne trentaine, bavard, avenant, m’explique ce qu’il va faire et que cela peut être impressionnant. J’écoute, je suggère quelques cadrages, puis je lui parle kiné, un peu pour comprendre…il me parle photo beaucoup?…vraiment sympathique ce kiné.

La séance débute, le placement de ses pieds autour de la table est très précis, il me fait penser à quelques attitudes soignées de joueurs de billard. Ses mains expertes commencent à malaxer le frêle torse du bébé. En effet les réactions arrivent vite, d’abord des sifflements obscurs puis très vite des pleurs très puissants, qui ne ressemblent pourtant pas aux pleurs du quotidien, ceux qui réclament le bibi, la tétine ou un câlin. Les yeux écarquillés et larmoyant de la fillette ne perturbent pas le kiné qui poursuit sa séance toujours aussi appliqué. Dans cette gestuelle, il y a de la puissance, du dosage et de la retenue. L’expression (une main de fer dans un gant de velours) sied parfaitement à ce qui se passe sous mes yeux. Appliqué à rassurer et parler sans cesse au bébé, ce qui n’apaise en rien la détresse que je lis dans son regard quand tout près d’elle au travers de mon viseur, elle semble m’implorer de faire quelque chose pour que cela cesse. Rien ne sort le kiné de sa concentration, en revanche c’est moi qui ai du mal à faire fi de ce qui se passe et à rester concentré sur mes modèles. Soudain, sa lèvre inférieure remonte tout son menton dans un gros sanglot alors qu’une énième larme ruisselle sur sa joue et ses yeux plongent au plus profond de mon objectif.

Sans m’en réjouir, sans voyeurisme, je déclenche. Je tiens une image chargée d’émotion.

J’ai cette image encore bien à l’esprit et plus encore celle du kiné qui prend le petit corps de la fillette encore soubresautant  tout contre sa poitrine, lui caresse la tête tout en lui disant « c’est fini, on a bien travaillé je suis fier de toi ». Désencombrée, à son tour, elle remercie son kiné par un sourire qui dit : je ne t’en veux pas, tout est oublié.

C’est un ancien boxeur, le visage expressif marqué par le temps ; cet homme droit comme un « i »  inspire le respect, du haut de ses 92 ans il dégage un sentiment de sérénité.

C’est sa première fois avec un kiné….

Sa verve me fait penser à un certain Edmond Rostand et ferait frémir tous les étudiants en lettres de l’hexagone. L’homme se révèle à la fois philosophe et candide. Son discours est rempli d’ironie, son vocabulaire de contrepèterie. Il n’en fallait pas autant pour, l’espace d’un instant, faire le bonheur de Martial. Le dialogue s’installe. Les deux hommes se découvrent pour la première fois et déjà au bout de 5 minutes la symbiose parfaite…. Une joute verbale type bras de fer s’installe entre le patient et son thérapeute d’un jour.

A oui j’allais oublier…., une maladie de Dupuytren avait rendu inutilisable une main de force, destin que le chirurgien a inversé en faisant rajeunir cette main de 20 ans. La kinésithérapie, à coups de conseils et de techniques manuelles permettra de restaurer la fonction dans ses moindres détails.

Cet ennui de parcours, dans la vie d’un homme authentique, aura été le prétexte d’une rencontre, une belle rencontre, encore une, inoubliable.

Rahan, le fils des âges farouches au sourire juvénile.

Rendez-vous est pris ce matin avec le directeur d’un atelier d’appareillage. « Bonjour, Gérard ! » L’homme est avenant, il est franchement accueillant à franc parler. L’endroit est assez exigu et ramène à une caverne d’Ali Baba de la profession.

Avec en première ligne les objets flambants neufs qui arborent leurs dernières innovations : nouvelle têtière, nouvelle motorisation, nouvelle ergonomie, nouveau cadre, nouveau fauteuil, nouveau scooter, nouveau système anti bascule, la liste est non exhaustive tant les nouveautés foisonnent dans ce secteur en pleine effervescence.

Gérard, le responsable entame envers mon acolyte de kiné maintes explications sur toutes ces machines roulantes. Pendant ce temps, j’inspecte les lieux et cherche déjà des angles de prises de vues les plus adaptés à l’étroitesse de l’endroit.

La porte d’entrée s’ouvre alors, un homme en fauteuil roulant électrique entre, il a la longue chevelure de Rahan, que son bonnet ne suffit pas à cacher, le fils des âges farouches a un sourire juvénile. Oui, c’est lui, c’est Rahan ce héros qui a fait vibrer mes lectures d’enfant. Ce héros là ne parade pas sur papier glacé, il n’est pas connu de milliers de lecteurs c’est un héros ordinaire, un de ces héros du quotidien qui se bat simplement pour pouvoir accéder à un guichet entrer dans un commerce  ou  encore franchir un trottoir.

Ce héros là se nomme Hugues. Il vient faire quelques essais dans la perspective de l’acquisition de son futur fauteuil.

Une chose m’échappe, comment peut-il être aussi souriant et visiblement heureux à l’idée de déambuler dans un fauteuil ? J’écoute les explications du professionnel qui a relayé le boss, qui met en exergue les points forts de la machine, c’est un technicien qui connaît tout du mutant, de ses réglages les plus infimes. Les plus minutieux, Il en fait part à Hugues dont le regard pétille à l’idée prochaine de piloter lui-même le mutant.

Au fil des explications et tout en n’oubliant pas de saisir et cadrer ces échanges entre les deux protagonistes, je comprends que ce qui ressemble de prime abord à une galère : circuler en mutant est en fait un magistral gain d’autonomie et bien au delà, d’ouverture sociale.

La discussion se poursuit avec Hugues, j’ai l’impression que je le connais depuis longtemps. Nous lui expliquons (Martial) le pourquoi de notre présence et d’une approche kiné dans sa globalité. Celle-là même qui vise à améliorer l’individu dans son entièreté.

Rahan, je le revois de temps en temps, il sort par tous les temps, c’est un baroudeur, la pluie, le vent…Pffff.…..que faire. Il est sorti aussi ce soir du vernissage, pour voir du monde, pour « taper la discute ». J’ai eu un peu de mal à le reconnaître, il s’est fait couper les cheveux. Plus de cheveux, mais le même force d’attraction, le sourire accroché aux lèvres toute la soirée.

Comble de l’ironie, il prend un livre et nous demande une dédicace….on lui met un mot, c’est un plaisir. Mais hep..hep..hep ! Rappelle toi Hugues c’est toi le héros.

Sa maman la regarde travailler, la demoiselle est polyhandicapée, les exercices sont difficiles, des rictus de douleurs se lisent sur son visage. Le kiné est studieux, je suis pourtant entré dans leur « bulle » je suis à moins d’un mètre mais cette intensité ambiante me rend invisible. La fillette cherche les yeux de son soignant comme pour lui demander c’est bientôt fini ? Il la rassure comme il peut, la communication est non verbale, c’est avec un regard appuyé et volontaire qu’il lui fait comprendre : on travaille encore un peu. La maman assise à trois mètres de la scène arbore un large sourire qui en dit long sur la confiance qu’elle accorde à cet homme.

« Ma fille fait plein de choses, le handicap n’est pas tout. Elle vient une fois par semaine, elle progresse, ou elle ne régresse pas, ce qui est bien déjà ! »

Le travail sur ballon est terminé, passage en position semi-allongée avec une autre kiné qui s’allonge sur un plan de travail avec la demoiselle. Etrangement les deux corps s’entremêlent, j’ai cette impression que des nœuds pourraient se former avec leurs membres. Il doit s’agir d’étirements bien spécifiques, à cet instant je pense à une chorégraphie et pourquoi pas de Marie-Claude Pietragalla dont la silhouette fine et élancée n’est pas sans rappeler celle de la demoiselle.

La danse est un sport dur et exigeant, il y a des efforts, de la souffrance, du plaisir, des joies aussi. Idem pour la kinésithérapie, cette séance est empreinte de toutes ces notions. De la souffrance lisible de la demoiselle quand elle force, des efforts fournis par la kiné, du plaisir affiché de la maman qui voit son sang sur la route du progrès. Et pour clore la scène les joies à un moment ou un autre ressenties par l’ensemble des acteurs.

Ces quelques situations vécues pendant la réalisation de cet ouvrage, sont autant d’invitations à parcourir les pages et clichés de « Kinésithérapie » qui raconte les hommes et femmes qui font cette profession.

Philippe COCHON